Avec leurs proches, face à des inconnus, sur leur lieu de travail, en vacances, ils sont toujours agréables et répondent présent avant même qu'on les ait sollicités. Que cache une telle douceur ?
La gentillesse ? Dans un monde dominé par l'incivilité, le stress et les tensions, elle apporte une note de fraîcheur bienfaisante. « C'est une disposition naturelle, souligne la psychanalyste Chantal Hamon, c'est-à-dire instinctive, qui relève du principe de plaisir et gratifie celui qui en fait preuve. Elle relève aussi du principe de réalité en s'inscrivant dans une civilisation où cette conduite, jugée trop rare, est sollicitée, reconnue et appréciée. » Baume sur les bosses du quotidien, elle apaise. Seulement, le "trop gentil" dépasse la dose prescrite.
Pour Violette, 34 ans, le baume se transforme souvent en amertume : « Dans n'importe quelle situation, mon premier réflexe est de penser d'abord à l'autre, à son confort, à son plaisir... Jusqu'à ce que je me rende compte que cela lui importe peu, au fond. Et je repars avec beaucoup de ressentiment. » Trop souvent, il s'engage dans l'action au mépris de ses préférences, multipliant les démarches destinées à rendre l'autre plus heureux. D'où vient cette attitude d'abnégation ?
Justifier son existence
Si l'on ne souffre pas de gentillesse, en revanche trop de gentillesse peut engendrer chez l'individu des conflits pathologiques. « L'individu trop gentil a souvent l'impression que sa disposition naturelle à la gentillesse a été instrumentalisée, que l'autre en a abusé », explique Gérard Huber, psychanalyste. Un malaise qui se manifeste chez celui qui souffre d'une angoisse d'abandon depuis l'enfance. Négligé par une mère peu investie, déchiré par des parents en crise ou désemparé par une fratrie non accueillante, il a pu se vivre inconsciemment comme un objet gênant, encombrant.
Véronique, 40 ans, a longtemps cru être issue d'une relation adultère : « Toute ma vie, je n'ai cessé d'agir pour justifier mon existence, légitimer ma personne. Pour cela, j'ai développé une seule stratégie : être sage, gentille, douce... »
Refouler l'agressivité naturelle
Dans son enfance, le « trop gentil » n'a souvent pas pu ou su exprimer ses désirs et, en tout cas, ceux-ci ont rarement été entendus. N'ayant jamais été reconnu ni accepté, il se perçoit comme défaillant, ressentant une grande honte lorsqu'il n'est pas aimable. Son agressivité, sa violence naturelle, il la retourne contre lui, comme une punition. Et tente d'acheter les bons sentiments d'autrui en effaçant ses propres désirs. Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) voient dans cette attitude un déficit d'affirmation de soi. Le don de soi ne lui procure pas le bonheur qu'il espère, mais plutôt une grande insatisfaction, un mal-être, cortège précédant souvent un état dépressif.
« Son besoin d'autrui le pousse parfois à des conduites de dépendance telles que l'alcoolisme ou la toxicomanie. Une façon punitive de retourner la violence contre lui afin d'être toléré, accepté, aimé, note Chantal Hamon. Mais, ce faisant, il s'épuise et se perd de vue. »
que faire?
Plonger en soi
Ayant pris conscience de sa souffrance, le premier pas consiste à cesser de la porter comme une fatalité. Quels comportements craint-on de la part des autres ? Que deviennent les accès de colère refoulée ? D'où vient ce sentiment d'échec constant ?
Prendre conscience de ses limites
Pourquoi raccompagner les collègues de travail jour après jour ? faire régulièrement les courses de toute la fratrie ? A-t-on pris soin de prendre en compte ses propres désirs, de renoncer à certains mais aussi d'en affirmer d'autres ?
Se regarder dire non
Pour obtenir l'estime et l'amour des autres, ne s'est-on pas trompé ? Les aimer, n'est-ce pas aussi leur fixer des limites ? Entraînons-nous à ne pas nous sentir coupables. On peut même se servir d'un miroir et s'exercer à dire non.
Apprendre à s'accepter
En s'accordant le droit de demander une augmentation de salaire, d'affronter un conflit familial, on permet à autrui de satisfaire des besoins que l'on taisait jusque-là. On se réapproprie alors son histoire sans plus la subir. De nouveaux comportements qui, peu à peu, feront de soi un sujet et non plus un objet.
conseils à l'entourage:
On évitera de juger la personne "trop gentille", et on l'aidera à se confier pour faire la lumière sur son comportement excessif. On peut aussi l'encourager à constater qu'elle peut obtenir amour et estime par d'autres biais que l'abnégation systématique.
Comme le préconise Robert A. Glover dans “Trop gentil pour être heureux” : « Sachez dire stop à votre époux qui ne parle que de son travail ; après une première réaction de surprise, il en viendra à vous considérer autrement, votre relation s'enrichira. »
L'individu trop gentil doit reconnaître et accepter ses propres désirs, s'autoriser même à déplaire et à décevoir. Ainsi, il pourra apprendre à occuper son espace, à être moins consensuel, afin de devenir lui-même.